Il fallait toute la stupidité de la bourgeoisie belge pour ne pas comprendre, au fil des années cinquante, que la vague de la décolonisation en Afrique, pacifique ou violente, n’allait pas s’arrêter aux frontières de « notre » colonie. Les gouvernements de Bruxelles et le pouvoir colonial, dans une conception étroitement paternaliste de leur « mission », n’avaient pas jugé nécessaire de former une élite tant soit peu consistante, et capable de fournir au futur Etat les cadres administratifs et techniques indispensables. En 1959-60, en Belgique, beaucoup se bercent encore de l’illusion que l’indépendance congolaise sera purement formelle, et que pour l’essentiel, tout va continuer comme avant. Contre Patrice Lumumba, incarnation du nationalisme panafricain, ces milieux jouèrent la carte de la division ethnique, et de la corruption, avec des institutions exportées et inadaptées…
Le pire fut de ne pas africaniser les cadres de la Force publique, 25.000 soldats Noirs. Une soldatesque entraînée à la répression brutale. La révolte de cette Force publique début juillet 1960 ouvrit l’ère des catastrophes.
Les espoirs de la gauche socialiste belge dans les Nguvulu et le « Parti du Peuple » furent rapidement dissipés. La montée au pouvoir, par étapes, de Mobutu, dictateur – gangster, l’assassinat, dans des conditions ignobles, de Lumumba, crime dont la responsabilité incombe autant à Mobutu qu’aux colonialistes repliés sur le Katanga, au gouvernement belge de l’époque et à la CIA américaine, prolongèrent cette catastrophe de 1960 à l’échelle d’un demi-siècle.
L’Afrique des despotes.
Mais le procès du néo-colonialisme ne suffit pas. Les intérêts du grand capital et des milieux occidentaux réactionnaires, au fil de « la guerre froide », ont exigé la complicité des régimes dictatoriaux qui se sont établis à travers toute l’Afrique, aujourd’hui de Ben Ali à Mugabe… Avec quelques exceptions – un Nkrumah au Ghana, un Nyerere en Tanzanie – des potentats sans autre vision de l’avenir que le maintien de leur pouvoir personnel s’installèrent un peu partout. Les forces armées ont procédé à d’innombrables coups d’Etat. Des seigneurs de la guerre, des affairistes avides, ont servi d’intermédiaires. Les richesses du sous-sol ont été mises en coupe réglée, et cela continue, comme au Nigeria avec le pétrole.
Dans le cas du Congo, la région des Grands lacs a été le théâtre depuis les années nonante de conflits incessants, les populations y ont été martyrisées par les bandes armées. Le comble de l’horreur fut atteint avec le génocide rwandais de 1994. Le fait que les génocidaires ont trouvé longtemps asile en territoire congolais n’exempte pas l’actuel régime rwandais, celui du président Kagamé, de toute responsabilité dans les massacres commis dans les régions orientales du Congo. Le Rwanda et l’Ouganda ont participé au pillage des ressources du Congo.
Le régime de Kabila fils à Kinshasa, s’il n’a rien d’illégitime, demeure instable et tiraillé. Il n’y a rien a célébrer le 30 juin. Il y a à rappeler les responsabilités de tous ceux qui, en Belgique, ont soutenu la dictature de Mobutu, l’homme qui a ruiné le Congo. Il y a à saluer le courage de la société civile, très éprouvée par l’assassinat en ce mois de juin de Floribert Chebeya, militant des droits humains, voix des pauvres. Si le président Kabila ne fait pas la lumière sur ce crime, c’est que rien n’a changé au Congo « démocratique » depuis 1960 !
Robert Falony
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