« Aujourd’hui, la tension salariale est indécente »
Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre cette initiative parlementaire ?
Il y a une multitude de raisons. D’abord, au plus fort de la crise, nombre de ces entreprises ont été aidées par les pouvoirs publics – et donc les citoyens. Elles renouent sans doute aujourd’hui avec la croissance, mais cette croissance est là, entre autres raisons, parce que l’État a pris de mesures, notamment en matière d’investissements et de relance de l’activité économique. Il n’y a pas donc de raison que ces gens s’octroient aujourd’hui des cadeaux de cette dimension – d’autant que l’on ne peut pas dire qu’ils se soient tous révélés brillants dans leur gestion par le passé – et que par ailleurs, à d’autres niveaux, il y a des velléités de toucher à l’index et que l’on dit, dans l’accord interprofessionnel, que la norme salariale ne pourra impérativement progresser que de 0,3 %…
L’administrateur délégué de la FEB, Rudi Thomaes, met pour sa part en avant l’effet redistributif du système belge…
On est encore plus fort que lui, car nous estimons que si l’on redistribue tout cela aux travailleurs, ils le consommeraient en Belgique et cela permettrait d’améliorer la croissance. S’il veut s’inscrire dans cette logique, qu’il nous rejoigne ! Evidemment, c’est une approche peut-être plus keynésienne…
D’aucuns répliquent par ailleurs que si les salaires des « top managers » sont muselés en Belgique, les meilleurs d’entre eux iront se faire embaucher à l’étranger…
Ce n’est pas grave, d’autres prendront leur place : nul n’est irremplaçable. Je suis par ailleurs gestionnaire d’entreprises publiques (Yvan Mayeur est président du CPAS de Bruxelles et ex-président d’Iris, la structure faîtière des hôpitaux publics bruxellois, NDLR) et l’on m’a déjà tenu ce discours-là. Nous payons des salaires tout à fait convenables dans les entreprises publiques et je vous assure qu’il y a des gens tout à fait performants qui viennent travailler à ces tarifs-là. Ce qui compte, c’est qu’il n’y ait pas une indécence dans la tension salariale entre celui qui dirige l’entreprise et celui qui est au salaire médian de l’entreprise. Et cette tension salariale, aujourd’hui, elle est proprement inexplicable. Elle est injustifiée. Elle est indécente.
Yvan Mayeur
Député socialiste, coauteur de la proposition de loi de limitation des salaires.
« C’est une initiative assez populiste »
Que pensez-vous de l’initiative parlementaire des élus socialistes ?
Pour moi, c’est une initiative assez populiste, parce que le vrai débat est ailleurs. Il est double. Il s’agit d’abord de savoir si nous, Belges, considérons que notre société est égalitaire, pas assez égalitaire ou trop égalitaire. Je trouve qu’il s’agit d’un débat sociétal que nous devons avoir en permanence. Et là, le grand public et la presse peuvent consulter les publications sur le sujet et constater que l’on est proche des pays scandinaves, à caractère assez égalitaires. L’autre débat sérieux est de savoir si les comités de rémunération, qui fixent les salaires dans les sociétés cotées en Bourse, fixent des rémunérations comparables avec des sociétés étrangères homologues. Et là, vous pouvez consulter les spécialistes qui effectuent ce genre de travail, comme Towers Perrin par exemple, et vous arriverez à la conclusion que la Belgique affiche des montants de l’ordre de 25 % inférieur par rapport aux sociétés équivalentes à l’étranger.
Il y a pourtant des chiffres qui interpellent : 1,8 million d’euros pour le « chief executive officer » de Dexia, Pierre Mariani, par exemple…
On peut toujours trouver l’un ou l’autre chiffre qui frappe et, de fait, on ne cesse de me confronter au cas Dexia. M. Dehaene (président du comité de rémunération de Dexia, NDLR) est tout à fait apte à se défendre tout seul, mais je soulignerai simplement qu’il s’agit d’une société qui a toujours eu le monde politique autour de la table et dans laquelle le plus grand syndicat de ce pays est largement impliqué financièrement… Que l’on ne confonde pas les représentants et les entrepreneurs de l’économie réelle avec un tel cas. Quant aux cas d’AB Inbev, Delhaize, etc., de grâce, que l’on situe cela dans le contexte de leurs activités internationales : on ne peut pas dissocier AB Inbev de son caractère américano-brésilien et Delhaize des Etats-Unis.
Mais quand les élus PS affirment que le patron de Delhaize gagne 123 fois plus qu’une caissière avec une ancienneté de cinq ans, comprenez-vous que cela puisse choquer parmi la population ?
Oui, parfaitement. Ni vous ni moi ne vivons dans une tour d’ivoire. C’est dans la nature humaine de comparer sa situation avec celle des autres. Et naturellement, si vous comparez le monde de l’ouvrier moyen avec le top 30 ou le top 60 des multinationales, vous arrivez à ce genre de sentiment. Mais je ne cesse de répéter que, nous, entrepreneurs, nous nous révoltons contre le fait que l’Europe n’a pas su convaincre les Etats-Unis – et j’ai encore plaidé ce jeudi, auprès de la Coupole européenne des employeurs – pour qu’on mette à l’agenda du G20 la problématique de Wall Street et de Londres, qui continuent avec des pratiques inexplicables qui ont des effets de contagion sur l’Europe. Je parle ici à la fois des rémunérations des grandes maisons et des pratiques dans les « trading rooms ». Tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu de crises financières.
Rudi Thomaes
Administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB).
Le Soir
Dimanche 10 avril 2011
n.c. |